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Économie circulaire : l'idée a 50 ans, et le Luxembourg en a fait une stratégie nationale
D'un rapport suisse de 1976 aux aides publiques luxembourgeoises de 2026 : d'où vient l'économie circulaire et comment les entreprises du pays s'en emparent.

Le terme « économie circulaire » s'est imposé ces dernières années dans les discours d'entreprise et les stratégies publiques, au point de sembler une invention récente. Pourtant, le concept remonte aux années 1970, à un rapport suisse largement oublié. Comprendre cette origine n'est pas un exercice d'histoire : elle éclaire ce que les entreprises luxembourgeoises sont en train de mettre en pratique, avec un appui public conséquent en 2026.
Un architecte suisse à l'origine du concept
C'est à Walter R. Stahel que revient la paternité de l'une des matrices intellectuelles de l'économie circulaire. Architecte de formation à l'École polytechnique fédérale de Zurich, il rejoint dans les années 1970 le centre de recherche Battelle à Genève, au sein du département d'économie appliquée. En 1976, avec Geneviève Reday, il livre à la Commission européenne un rapport intitulé The Potential for Substituting Manpower for Energy. Il y esquisse une économie fonctionnant « en boucle », capable de créer des emplois, de préserver la compétitivité économique et d'économiser des ressources, plutôt que de puiser puis jeter selon le schéma linéaire hérité de l'industrialisation.
Stahel fondera ensuite le Product Life Institute à Genève, structuré autour de quatre priorités qui restent, cinquante ans plus tard, la colonne vertébrale de toute démarche circulaire en entreprise : l'allongement de la durée de vie des produits, la fabrication de biens durables, le reconditionnement, et la prévention des déchets à la source. La Fondation Ellen MacArthur, aujourd'hui la référence mondiale sur le sujet, le reconnaît explicitement comme l'un des pionniers dont les travaux ont nourri le concept actuel d'économie circulaire.
La « performance economy » : vendre l'usage, pas l'objet
L'apport le plus disruptif de Stahel pour les dirigeants d'entreprise tient dans une idée simple à énoncer, plus complexe à appliquer : dans une « performance economy », ce qui se vend n'est pas le produit mais la performance qu'il rend, l'usage ou le service qu'il procure. Le bien reste la propriété de celui qui le fournit. Conséquence directe : ce fournisseur a désormais intérêt économique à fabriquer un produit qui dure longtemps, qui se répare facilement et qui consomme peu de ressources, puisque c'est lui qui en assume le cycle de vie complet. C'est le renversement logique qui sous-tend aujourd'hui des modèles comme la location d'équipements industriels, le leasing de matériel informatique avec maintenance incluse, ou les contrats de performance énergétique. Pour un décideur, c'est moins une question environnementale qu'une question de modèle économique : où se trouve la marge quand on ne vend plus un objet mais une promesse d'usage dans la durée ?
Le Luxembourg, un terrain d'application concret
Le Grand-Duché a fait de l'économie circulaire un axe de politique économique assumé, pour une raison structurelle évidente : un petit territoire, dépourvu de ressources naturelles significatives, a un intérêt direct à optimiser l'usage de la matière plutôt qu'à en importer davantage. Le gouvernement a présenté en février 2021 une stratégie nationale pour une économie circulaire, inscrite dans le programme gouvernemental, articulée autour de trois leviers complémentaires : la réglementation, le financement et la connaissance.
Sur le terrain, cette stratégie s'est traduite par des dispositifs concrets pilotés par le ministère de l'Économie et Luxinnovation. Le programme Fit 4 Circularity, lancé dès 2015, accompagne les PME qui veulent structurer une démarche circulaire : réduction de l'usage de matières premières, recours accru aux ressources renouvelables, développement de produits et services conçus pour la recyclabilité. Le Luxembourg EcoInnovation Cluster, animé par Luxinnovation, fédère depuis les acteurs des technologies propres autour de cet objectif commun.
Le pays a également pris une initiative remarquée à l'échelle internationale avec la Circularity Dataset Initiative, lancée en 2019 : plus de cinquante entreprises originaires d'une douzaine de pays y ont rejoint la démarche, qui a débouché sur le Product Circularity Data Sheet (PCDS), un standard permettant de documenter la circularité d'un produit. Ce référentiel vient d'être publié comme norme internationale ISO 59040, une reconnaissance qui place le travail mené depuis le Luxembourg au cœur des standards désormais utilisés par les industriels européens.
Autre illustration locale : la commune de Wiltz, qui a fêté en 2025 ses dix ans de statut de hot-spot national de l'économie circulaire, sert depuis une décennie de terrain d'expérimentation grandeur nature pour les acteurs publics et privés du secteur.
Ce que les dirigeants luxembourgeois doivent retenir
Trois éléments méritent l'attention des décideurs en 2026 :
- Un appel à projets doté de 25 millions d'euros est ouvert jusqu'au 30 juin 2026, permettant de financer jusqu'à 60 % des coûts d'investissement supplémentaires liés à une transition circulaire, dans le cadre de la loi du 8 décembre 2025 relative à l'aide à l'efficacité des ressources et à l'économie circulaire. Un dispositif à examiner de près pour toute entreprise industrielle ou de construction engagée, ou prête à s'engager, dans une démarche de ce type.
- Le secteur de la construction et de la rénovation est particulièrement concerné : les études menées avec l'appui de SECO Expert, le guichet unique dédié aux projets circulaires et bas carbone, montrent un potentiel de décarbonation significatif dès lors que le réemploi de matériaux courants est combiné à une écoconception pensant les bâtiments pour qu'ils soient réparables, transformables et démontables.
- La documentation de la circularité devient un standard, avec l'ISO 59040 née des travaux luxembourgeois. Les entreprises exportatrices ou fournisseurs de grands donneurs d'ordre industriels ont intérêt à s'y familiariser dès maintenant, avant qu'elle ne devienne une exigence contractuelle de fait.
L'idée que Walter Stahel formulait en 1976 dans un rapport technique pour la Commission européenne s'est ainsi transformée, cinquante ans plus tard, en cadre réglementaire, en normes internationales et en lignes de financement bien réelles au Luxembourg. Pour les entreprises du pays, la question n'est plus de savoir si l'économie circulaire est une tendance passagère, mais de déterminer à quel maillon de leur chaîne de valeur, produit, service ou matériau, ce modèle peut être appliqué en premier.


