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Jeff Sonhouse à Luxembourg : quand « Particulaars » interrogeait le masque et la race
En 2016, la galerie Zidoun-Bossuyt exposait pour la première fois en Europe le peintre new-yorkais Jeff Sonhouse. Retour sur une expo qui a marqué le Grund.

En septembre 2016, la galerie Zidoun-Bossuyt, nichée dans le quartier du Grund à Luxembourg-ville, ouvrait ses cimaises à un artiste que peu de collectionneurs européens avaient encore vu en vrai. Avec « Particulaars: An exhibition of new works by Jeff Sonhouse », elle offrait au peintre américain sa toute première exposition personnelle sur le continent. Dix ans plus tard, cette exposition reste un point de repère pour qui s'intéresse à la place de l'art contemporain afro-américain sur la scène luxembourgeoise, et à ce que le marché de l'art peut apporter à une place financière qui cultive, elle aussi, son propre rapport au mécénat.
Qui est Jeff Sonhouse
Né en 1968 à New York, Jeff Sonhouse obtient un B.F.A. à la School of Visual Arts en 1998 puis un M.F.A. à Hunter College en 2001. Lauréat de bourses de la Joan Mitchell Foundation et de la New York Foundation for the Arts, il s'impose au fil des années 2000 comme l'une des voix les plus singulières de la peinture figurative américaine consacrée à l'identité noire. Il a notamment portraituré Colin Powell, Michael Jackson, Diddy ou Condoleezza Rice, cette dernière dans le cadre de son exposition « Pawnography » en 2008, où il rompait pour la première fois avec ses sujets exclusivement masculins.
Sa technique est immédiatement reconnaissable. Sonhouse travaille le portrait en couches : collages découpés dans des magazines, laine d'acier, métal soudé, et surtout des allumettes en bois, sciées et assemblées pour former des motifs, souvent de grandes coiffures afro. Il les allume, les laisse se consumer partiellement, puis les fige sur la toile, si bien que la fumée et les traces de brûlure deviennent des éléments à part entière de l'œuvre. Sur les visages de ses figures masculines noires, il superpose un motif d'arlequin en losanges qui masque autant qu'il révèle, rappelant au spectateur que ces images, aussi réalistes soient-elles dans leur exécution, restent avant tout symboliques.
Particulaars, une exposition manifeste
Le titre de l'exposition au Grund, « Particulaars », joue sur l'idée d'appropriation : Sonhouse y détourne des œuvres et objets prisés d'autres artistes pour construire ses propres compositions. Dans « Culprit Strange », il reprend ainsi l'Arlequin de Picasso, geste qui lui permet d'interroger ce que le peintre espagnol avait lui-même emprunté à la sculpture africaine, plusieurs décennies plus tôt. Dans « Our Blues Don't Jibe », c'est le drapeau de la libération noire imaginé par Marcus Garvey en 1920 qui ressurgit, recomposé.
La pièce centrale de l'accrochage reprenait le drapeau américain, ses couleurs remplacées par celles du panafricanisme, peuplé de têtes sans visage coiffées d'allumettes brûlées. La charge politique de l'ensemble était nette : violences policières, systémisme racial, écho de mouvements comme Black Lives Matter, et cette question lancinante que Sonhouse pose depuis le début de sa carrière, celle de la manière dont les hommes noirs sont perçus, en menace plutôt qu'en citoyens à part entière. Selon Anne-Solène Groppe, de la galerie Zidoun-Bossuyt, l'artiste « travaille principalement sur la question de la place et de l'image des Afro-Américains aux États-Unis ».
Pourquoi cette exposition a marqué
Sonhouse expose peu. Selon la galerie, « Particulaars » constituait sa première présentation européenne majeure après près de huit ans d'absence sur le continent. Faire venir à Luxembourg un artiste dont les œuvres circulent surtout entre New York, Chicago et Atlanta relevait déjà, en soi, d'un pari pour une galerie installée depuis peu dans la capitale. Le pari a porté : l'exposition a été relayée dans la presse locale comme une plongée rare, depuis le Grand-Duché, dans la question raciale américaine, à un moment où celle-ci occupait une place croissante dans le débat public outre-Atlantique.
Cette séquence illustre aussi une dynamique plus large de la place luxembourgeoise : l'émergence, depuis le début des années 2010, d'un réseau de galeries capables d'attirer des artistes internationaux de premier plan, aux côtés d'institutions comme le Mudam. Pour les collectionneurs et les décideurs économiques du pays, ce type d'exposition n'est pas qu'un événement culturel isolé : il participe à la crédibilité artistique d'une place qui cherche, depuis longtemps, à ne pas se résumer à sa seule dimension financière.
Ce que cela dit du mécénat d'entreprise au Luxembourg
Le Grand-Duché dispose d'un cadre structuré pour ce type d'engagement. Le Fonds culturel national, Focuna, joue le rôle d'intermédiaire entre le monde culturel et le monde économique, et les entreprises peuvent choisir entre mécénat financier, mécénat en nature ou en compétences. Plusieurs banques installées sur le plateau de Kirchberg ont constitué au fil des décennies des collections d'art contemporain conséquentes, certaines ouvertes ponctuellement au public depuis 2008. Le Mudam lui-même, avec ses quelque 700 œuvres réparties sur près de 4 000 m², reste la vitrine la plus visible de cette ambition culturelle collective.
Pour un dirigeant ou un responsable RSE luxembourgeois, l'histoire de « Particulaars » offre une leçon simple : soutenir une galerie ou acquérir une œuvre d'un artiste comme Jeff Sonhouse n'est pas un geste de communication sans risque, mais un choix qui engage l'image de l'entreprise sur des sujets parfois sensibles. C'est aussi ce qui distingue le mécénat culturel véritable du simple sponsoring événementiel : il suppose d'assumer le contenu de ce que l'on soutient, y compris lorsque ce contenu dérange. Dix ans après son passage au Grund, l'œuvre de Sonhouse continue d'ailleurs de circuler dans les foires et les institutions américaines, preuve qu'une exposition modeste par sa taille peut laisser une empreinte durable, bien au-delà du cercle des habitués de galerie.


